Longtemps attendues après des années de sécheresse, les pluies et chutes de neige récentes au Maroc constituent un apport vital pour l’eau et l’agriculture. Mais leur intensité révèle aussi des fragilités croissantes du territoire, entre risques d’inondation, isolement des zones de montagne et perturbations maritimes. Regards croisés d’experts sur un retour de l’eau aux effets contrastés.
Les épisodes de pluies et de chutes de neige observés ces dernières semaines au Maroc ne relèvent ni d’une anomalie isolée ni d’une rupture totale avec le passé climatique du pays. Ils s’inscrivent, au contraire, dans une alternance ancienne entre périodes de sécheresse et retours plus ou moins abondants de l’eau. Mais dans un contexte de réchauffement global, cette alternance tend aujourd’hui à s’exprimer de manière plus intense, plus concentrée et plus risquée.
Pour le climatologueMohammed Said Karrouk, la sécheresse demeure une composante structurelle du climat marocain. « Dans notre région, la sécheresse est la règle. Elle est liée à l’influence permanente de l’anticyclone subtropical, notamment l’anticyclone des Açores. Le retour de l’eau, bien que moins fréquent, a toujours existé et a historiquement garanti la disponibilité de l’eau au Maroc », explique-t-il.
Ce retour n’est toutefois pas aléatoire. Il dépend de conditions planétaires et régionales spécifiques, comme l’affaiblissement temporaire de l’anticyclone des Açores ou certaines oscillations atmosphériques à l’échelle de l’Atlantique Nord. À cela s’ajoutent des facteurs géographiques propres au Maroc. « Le pays se distingue en Afrique du Nord par la présence de reliefs importants. Ces reliefs favorisent la formation des précipitations, le développement des bassins versants et, à travers l’histoire, l’implantation de l’agriculture et de la sédentarité », souligne le professeur Karrouk.
Si ce fonctionnement climatique est ancien, il s’inscrit désormais dans ce que le climatologue qualifie de « nouveau climat », marqué par une augmentation continue du bilan énergétique de la planète. « Le réchauffement climatique ne supprime pas les mécanismes naturels, mais il les intensifie. Les sécheresses deviennent plus longues et plus profondes, et lorsque l’eau revient, elle revient de manière plus abondante et plus concentrée dans le temps et dans l’espace », avertit-il.
Cette intensification s’explique par un bouleversement du cycle de l’eau. L’augmentation des températures accroît l’évaporation et la capacité de l’atmosphère à stocker la vapeur d’eau. Le retour des précipitations ne se produit alors que lorsque l’atmosphère atteint un seuil de saturation, ce qui rend ces épisodes plus brutaux. « Ce que nous appelions autrefois des événements extrêmes est en train de devenir une caractéristique normale du climat actuel », résume le climatologue.
Ces épisodes concentrés comportent des risques importants. Les premiers sont d’ordre naturel : inondations soudaines, chutes de neige abondantes en montagne, vents violents et mer fortement agitée. Le relief marocain, s’il favorise la formation des précipitations, peut également amplifier leurs effets, notamment dans des zones sensibles comme les cols, les plaines ouvertes ou le détroit de Gibraltar.
Mais pour Mohammed Said Karrouk, les risques les plus lourds sont souvent aggravés par des facteurs humains. « Beaucoup de catastrophes que nous vivons aujourd’hui ne sont pas dues uniquement à la pluie, mais à des erreurs d’aménagement et d’urbanisation. Des infrastructures ont été conçues au XIXᵉ ou au XXᵉ siècle sur la base d’un climat qui n’existe plus », souligne-t-il.
Routes, quartiers urbains ou zones d’habitat ont parfois été implantés dans des espaces naturellement inondables ou exposés. Avec le retour de l’eau, ces erreurs deviennent visibles et coûteuses. « Lorsque l’eau revient, elle ne trouve plus ses passages naturels. Elle traverse les zones urbanisées, endommage les infrastructures et met en danger les populations », explique le climatologue, plaidant pour une adaptation urgente des normes d’aménagement et une meilleure prise en compte des fonctions naturelles des milieux.
Ces risques se manifestent déjà concrètement. Selon les données de laDirection de la météorologie nationale, certaines régions du nord du pays ont enregistré des cumuls importantsatteignant 120mm en 24 heures. Dans les zones de montagne, des chutes de neige abondantes ont entraîné la fermeture temporaire de plusieurs axes routiers, isolant momentanément certains douars.
Sur le littoral,des vagues de 6 à 8 mètres, accompagnées de fortes rafales de vent, ont perturbé la navigation et compliqué la traversée du détroit, rappelant la vulnérabilité des mobilités maritimes face à ces épisodes concentrés.
Pour le professeurTaher Srairi, enseignant à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, ces pluies régulières depuis la mi-novembre représentent avant tout une évolution positive. « L’élevage et les cultures pluviales dépendent directement de l’eau de pluie. Les fourrages, essentiels à l’alimentation du cheptel, ne peuvent être produits sans précipitations », souligne-t-il.
Après sept années de sécheresse, le couvert végétal naturel commence à se reconstituer, tout comme les cultures annuelles, en particulier les céréales. Une dynamique qui rappelle, selon l’expert, l’importance du socle pluvial de l’agriculture marocaine. « Les céréales et l’élevage constituent l’ossature de l’agriculture nationale. Si ce socle est fragilisé, l’ensemble du système devient vulnérable », explique-t-il.
Cependant, l’intensité des épisodes actuels soulève également des inquiétudes. Dans plusieurs zones de montagne, l’enneigement important a rendu l’accès aux parcours pastoraux difficile, voire impossible. Le cheptel se retrouve confiné, dépendant entièrement des stocks disponibles, tandis que certaines habitations rudimentaires et cabanes d’élevage sont exposées à des risques d’effondrement sous le poids de la neige.
Si les ruminants sont physiologiquement capables de résister au froid, le véritable danger réside dans la rupture des approvisionnements. « Lorsque les routes restent coupées pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le manque d’aliments peut entraîner des pertes, notamment chez les nouveaux-nés, particulièrement fragiles en cette période de naissances », avertit Taher Srairi.
Cette situation met également en lumière une vulnérabilité sociale plus profonde. Le dépeuplement progressif des zones rurales et de haute montagne, accentué par les années de sécheresse, a réduit la présence de main-d’œuvre et de savoir-faire locaux, compliquant la gestion de ces épisodes exceptionnels. Dans certaines régions,des habitants font aussi état de difficultés d’accès au bois de chauffage, les hivers précédents, plus doux, n’ayant pas incité à constituer des stocks suffisants.
Si les précipitations récentes constituent un apport hydrique important pour les cultures maraîchères, leur impact sur les marchés reste, pour l’heure, limité. Selonl’expert agricole Riad Ouhtita, ces pluies permettent certes de réduire la pression sur les ressources souterraines, notamment pour des cultures comme la pomme de terre, l’oignon ou la carotte, fortement dépendantes de l’irrigation.
Cependant, l’excès d’humidité complique considérablement les opérations de récolte. « Les sols détrempés rendent l’accès aux parcelles difficile, voire impossible. La main-d’œuvre ne peut pas intervenir pour récolter les cultures enfouies, comme la pomme de terre, ce qui entraîne des retards et des pertes potentielles », explique-t-il.
Ce contexte contribue à expliquer pourquoi le consommateur marocain ne perçoit pas, à court terme, les effets positifs des précipitations sur les prix. Malgré l’abondance de l’eau, l’offre reste contrainte par des difficultés logistiques et humaines, accentuées par un déplacement de la main-d’œuvre vers d’autres filières saisonnières jugées plus accessibles, comme l’oléiculture ou les agrumes.
Au-delà de l’impact conjoncturel, Riad Ouhtita replace cet épisode dans une dynamique climatique plus large. Selon lui, le Maroc ne traverse pas une simple parenthèse pluvieuse après plusieurs années de sécheresse, mais une phase d’instabilité climatique amorcée depuis plus de deux décennies.
« Le pays est passé d’une sécheresse pluviométrique à une sécheresse hydrologique, marquée par l’affaiblissement des nappes phréatiques. Les précipitations récentes ont permis d’éviter une phase encore plus critique de dégradation des sols, mais elles ne suffisent pas à inverser durablement la tendance », souligne l’expert.
Cette alternance entre longues périodes de déficit hydrique et épisodes de pluies intenses constitue, selon lui, un signal d’alerte pour les politiques agricoles. Toutes les stratégies de développement restent étroitement liées à la disponibilité de l’eau. « La réussite ou l’échec de toute politique agricole dépend désormais de notre capacité à adapter les systèmes de production à cette nouvelle réalité climatique », affirme-t-il.
Pour Mohammed Said Karrouk, l’enjeu dépasse l’épisode actuel. « Nous sommes entrés dans une phase de transition dans un climat qui continue de se réchauffer. Les risques vont s’intensifier si nous n’adaptons pas nos infrastructures, nos modes d’urbanisation et nos systèmes de production », avertit-il.
Au-delà de l’épisode actuel, ces conditions météorologiques rappellent ainsi la fragilité structurelle du secteur agricole face à l’instabilité climatique. L’alternance entre sécheresses prolongées et épisodes de pluies intenses impose une réflexion sur l’adaptation des systèmes agricoles, la gestion des stocks et le renforcement de la résilience des zones rurales, afin que les bénéfices de l’eau ne soient plus contrebalancés par des vulnérabilités immédiates.
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