# L’Or, l’Argent et la Reconfiguration du Cycle Mondial
Lorsque le prix de l’or a dépassé la barre des 4 000 dollars l’once au milieu de l’année 2025, le marché a compris qu'il ne s’agissait pas d’une simple poussée spéculative, mais bien de la confirmation d’une profonde mutation dans l’ordre financier et monétaire global. Pourtant, quelques mois plus tard, c’est un autre métal, traditionnellement sous l’ombre de l’or, qui a déjoué toutes les prévisions. Avec une progression annuelle dépassant les 140 %, l’argent est devenu l’actif le plus rémunérateur de l’ensemble des matières premières. L’or a tenu son rôle de refuge, mais l’argent a incarné un moteur de croissance inédit.
Cette nette divergence entre les deux métaux révèle une transformation fondamentale, non seulement dans la dynamique de l’offre et de la demande, mais surtout dans la perception de leur utilité et de leur place au sein de l’économie mondiale contemporaine.
## L’Or : Ancrage Monétaire Face à l’Incertitude
La flambée du métal jaune en 2025, qui marque sa plus forte performance annuelle depuis la fin des années 1970, n’a pas été alimentée par la consommation traditionnelle de joaillerie ou par un manque de production minière. Elle a été portée exclusivement par l’allocation d’investissement.
Les capitaux ont afflué vers les Fonds Négociés en Bourse (ETF) adossés à l’or à des niveaux comparables à ceux observés lors des précédentes grandes crises financières. Parallèlement, les grandes banques centrales, notamment celles opérant en Asie et au Moyen-Orient, ont poursuivi sans relâche leur stratégie d’acquisition pour diversifier leurs réserves d’actifs hors du dollar américain. Un autre facteur déterminant fut le relâchement progressif des taux d’intérêt directeurs de la Réserve fédérale américaine, réduisant le coût d’opportunité lié à la détention d’un actif sans rendement.
Dans un contexte économique et politique marqué par l’explosion de la dette souveraine américaine, la fragmentation géopolitique et une volatilité persistante sur les marchés d’actions, l’or a pleinement retrouvé sa fonction historique : celle de monnaie de dernier recours en période d’incertitude. Pour 2026, les analystes de Wall Street ne prévoient pas d’érosion de ce socle. Le scénario privilégié est une consolidation des cours à des niveaux historiquement élevés, avec un potentiel haussier maintenu si les tensions politiques ou financières venaient à s’intensifier.
## L’Argent : De l’Hedge à l’Intrant Industriel Critique
Si la résilience de l’or était attendue, c’est l’envolée soudaine et autonome de l’argent qui a véritablement surpris. Traditionnellement, le métal blanc se contentait de suivre les mouvements de l’or, en étant plus sensible aux aléas spéculatifs. Ce schéma a volé en éclats car l’argent a évolué : il n’est plus seulement un instrument financier, mais est devenu un intrant industriel essentiel.
Aujourd’hui, près de 60 % de la demande mondiale d’argent est structurellement d’origine industrielle. Ce sont les secteurs de pointe – le photovoltaïque, l’électrification à grande échelle, l’électronique avancée et, plus récemment, les infrastructures massives requises par l’intelligence artificielle et les centres de données – qui consomment des volumes croissants de ce métal dont la conductivité est difficilement remplaçable.
Cette demande exponentielle se heurte à une offre structurellement rigide. Environ 70 % de la production mondiale d’argent est extraite comme sous-produit d’autres métaux (principalement le cuivre, le zinc ou le plomb). Par conséquent, les producteurs ne disposent pas de la flexibilité nécessaire pour augmenter rapidement les volumes, même en cas de forte appréciation des prix. C’est cette combinaison unique – une demande structurellement orientée à la hausse et une incapacité à ajuster l’offre – qui a créé les conditions de la forte tension physique, ou « *silver squeeze* », observée en 2025. La volatilité extrême de l’argent, souvent accentuée par les exigences de marge sur les marchés dérivés, n’est pas un signe de fragilité, mais le reflet direct d’une pression physique croissante sur un marché étroit.
## La Répercussion sur le Marché Casablancais
Cette recomposition mondiale des métaux a eu un impact immédiat sur les bourses locales. À la Bourse de Casablanca (CSE), 2025 a marqué un re-rating significatif du secteur minier, concentré principalement sur deux titres : Managem et sa filiale, la Société Métallurgique d’Imiter (SMI).
L’action Managem a plus que doublé, enregistrant un gain de 121,53 % en 2025, passant d’un plus bas à 2 889 dirhams à un sommet de 6 400 dirhams, avant de prolonger sa hausse en janvier 2026. Cette performance repose sur des fondamentaux solides. Le groupe a en effet pivoté de manière décisive vers l’or, qui représente désormais plus de la moitié de sa génération opérationnelle (EBITDA), l’argent contribuant à environ 13 %.
Le catalyseur majeur fut l’entrée en production de la mine de Boto, au Sénégal. Avec des réserves avoisinant 1,8 million d’onces et une production attendue d’environ 160 000 onces par an initialement, cet actif offre à Managem une exposition directe et durable au cycle aurifère. Ce projet s’inscrit dans le cadre du programme ambitieux « ManaGold », qui vise à propulser la production d’or du groupe à 500 000 onces par an d’ici 2028. Afin de financer cette montée en puissance, le groupe a notamment finalisé au troisième trimestre 2025 la cession d’une partie de son projet soudanais de Gabgaba à un partenaire chinois, une transaction valorisée à 420 millions de dollars, lui permettant de concentrer ses ressources sur ses actifs clés en Afrique de l’Ouest.
De son côté, SMI est apparue comme le reflet boursier domestique de la tension sur l’argent. Le titre a bondi de plus de 108 % en 2025, et a continué sur sa lancée début 2026. L’entreprise est un producteur d’argent primaire dont la rentabilité est directement indexée sur les prix du métal. En 2024, elle avait déjà enregistré un chiffre d’affaires dépassant le milliard de dirhams, pour un coût de production demeurant inférieur à 20 dollars l’once. Ce levier opérationnel a joué à plein au troisième trimestre 2025, où le chiffre d’affaires a progressé de 40 % sur un an, nourri à la fois par l’augmentation des volumes écoulés et la poursuite de la hausse des cours.
Il est à noter que le secteur minier a terminé l’année 2025 avec la deuxième meilleure performance de la place (+100 %), soulignant l’importance de ce nouveau régime pour les investisseurs marocains.
## Conclusion : La Nouvelle Hiérarchie
L’année 2025 a ainsi marqué l’abandon de l’idée selon laquelle les métaux précieux ne jouaient qu’un rôle périphérique dans l’allocation de capital. L’or est redevenu un pilier monétaire implicite, tandis que l’argent s’est imposé comme un métal de croissance, autant que de protection.
Pour 2026, la volatilité restera de mise. Les corrections seront inévitables et le cycle industriel pèsera plus lourdement sur l’argent que sur l’or. Toutefois, la nouvelle hiérarchie des rôles est établie pour durer : l’or comme base de stabilité, l’argent comme puissant moteur. Managem et SMI restent, chacun à leur manière et selon leur exposition respective à ces dynamiques, les deux véhicules privilégiés pour les investisseurs souhaitant capter les bénéfices de ce nouveau régime des métaux.
Youssef Sedidk
Bourse
Lundi 12 Janvier 2026