Reportage : Francis au Maroc, le récit d'un douar du Haut-Atlas
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Reportage : Francis au Maroc, le récit d'un douar du Haut-Atlas

**Tigouliane face à la Tempête Francis : Quand l’eau, bénédiction divine, révèle la fragilité de l’Atlas** **Par notre correspondant, socio-anthropologue** Dans les replis méridionaux du Haut-Atlas, le douar de Tigouliane a récemment vécu un événement climatique d’une rare intensité. Sept années d'aridité ont été balayées par le retour brutal des précipitations. La tempête baptisée "Francis", bien qu'accueillie avec un soulagement profond par des populations éprouvées par la soif, a rapidement viré au déluge, suscitant un mélange complexe d’euphorie, d’anxiété et de mobilisation communautaire sans précédent. Ce récit immersif, faisant suite à une chronique régulière de la vie de ce douar de la province de Taroudant, explore comment un volume d’eau perçu comme une grâce a simultanément mis en lumière la précarité des constructions et des infrastructures montagnardes. ### Le passage de la soif à l’inondation Si les premières averses de la mi-novembre 2025 – les prémices tant espérées de la fin du cycle de sécheresse – avaient été saluées comme un présage de bon augure, le début du mois de janvier 2026 a confronté les habitants à une tout autre réalité. Suite à l’arrivée de "Francis", les pluies diluviennes se sont abattues sur la région. Les premiers échanges sur le groupe WhatsApp de l'association locale, initialement remplis de vidéos jubilatoires et d’exclamations de gratitude comme « *Tbark Allah, Allahom Zid Wa barik* », ont vite laissé place à l’inquiétude. La réalité était alarmante : des données météorologiques officielles faisaient état d’un cumul de 149 mm dans la zone de Tafraouten en 72 heures. Cette abondance soudaine, bien qu’elle rappelle des drames passés (comme les inondations meurtrières de Safi), a été vécue à Tigouliane avec une résilience forgée par l’expérience. Ces montagnards ont appris à normaliser l’extrême, alternant entre les rigueurs de la sécheresse et l’excès des intempéries (séisme de 2023, inondations de 2014). ### L’eau : une miséricorde malgré les dégâts L’interprétation de la tempête dans l’esprit des habitants est éloignée d’une simple fatalité. L’événement est perçu avant tout comme un signe divin, un « bienfait » ou une « abondance ». Le terme le plus utilisé pour décrire ces pluies est *Tamakhirt*, issu de la racine signifiant « le bien » ou la « profusion ». On évoque aussi *Anzar Igout* (pluie nombreuse) ou l’expression *Tchwa loqt* (les temps sont bons), affirmant ainsi que ces moments de déluge sont paradoxalement de « bons moments » de l’existence. Cette acceptation est ancrée dans une sagesse populaire profonde : la conviction que l’eau est une miséricorde vitale, que l’on ne doit jamais rejeter. Même face aux dégâts, la maxime locale s’impose : « Ce que la pluie gâte, elle le répare en beaucoup mieux » (*Anna issakhssar unzar, issalht s’uggar*). Les conséquences positives sont déjà visibles : les arganiers ont retrouvé leur éclat, les céréales germent et les versants de montagne reverdissent. L’excès d’eau a même eu un effet bénéfique inattendu, curant les lits des torrents (*Issafen*) et des ravins, charriant des pierres que les habitants s’empressent de ramasser pour la revente, transformant ainsi la géologie en une ressource économique. ### La bataille pour l’habitat et le terroir Malgré l’optimisme face à ce « don du ciel », les effets dévastateurs de l’eau n’ont pu être ignorés. L’effort communautaire s’est concentré sur la protection des infrastructures vitales. Pendant 72 heures, les hommes ont lutté sans relâche pour drainer l'eau hors des parcelles agricoles en terrasses. Ces murs de soutènement ancestraux, appelés *Imiri* ou *Takhost*, constituent l’armature physique de l’agriculture de montagne. Leur effondrement entraîne la perte de terres cultivables entières. L’habitat a été mis à rude épreuve par l’*Izillid*, cette pluie chassée par le vent. La tempête a servi de test de solidité aux deux types de constructions locales. Les maisons en béton, bien que réputées solides, ont absorbé l’humidité jusqu’à générer un froid glacial insupportable. De leur côté, les maisons traditionnelles en terre, bien qu’habituellement mieux adaptées aux extrêmes, souffraient de fuites de toiture (*Timiquit*) et du ruissellement sur les murs (*Achachft*), menaçant leur intégrité structurelle. Cette crise a tristement révélé l’abandon progressif des savoirs-faire de prévention. Les routines d’entretien saisonnier – protections végétales des murs, réparation des toits par les femmes – autrefois essentielles, sont désormais négligées, rendant les communautés plus vulnérables aux phénomènes extrêmes. ### La réactivation de la solidarité collective La population n’est pas restée passive devant les destructions, malgré les moments de peur intense, notamment durant la nuit du 3 au 4 janvier. Dès l’accalmie, la priorité absolue est devenue la route principale vers Taroudant, artère vitale pour les ambulances et les transports scolaires. Les téléphones se sont activés pour faire pression sur les autorités communales. Le schéma d’intervention post-catastrophe illustre la distinction des responsabilités : l’État doit dégager la route principale (souvent centralisée au niveau provincial), tandis que les voies d’accès au douar et les chemins internes sont l’affaire des autochtones. Cette responsabilité locale a entraîné un réveil spontané de la *Tiwizi*, cette tradition de coopération collective qui était tombée en désuétude. Cette mobilisation a également exposé la conception et l’exécution défaillantes des ouvrages publics et locaux (routes, canaux d’irrigation). Les habitants déplorent, comme une litanie, que leurs mises en garde contre des erreurs de construction aient été ignorées par les entreprises, qui se retranchaient derrière la rigidité des cahiers des charges. En définitive, la tempête Francis, au-delà de sa violence, a ravivé la mémoire collective de l’eau et une véritable « culture des catastrophes naturelles » chez les habitants de Tigouliane. Cependant, si cette culture maintient la résilience et le sens de la réparation communautaire (le fameux « devoir de réparer sans se lamenter »), elle montre également une amnésie progressive quant aux réflexes de prévention, une lacune qui menace leur capacité d’adaptation à long terme aux conditions extrêmes de la montagne. Le temps nécessaire pour réparer les dégâts, visibles et invisibles, sera long, mais la population l’affronte avec la patience et la résignation qui ont toujours été sa force motrice.

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